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Philologos 2009

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Tone Smolej, Université de Ljubljana
«NOUS NE POUVONS PAS ENFERMER LA VÉRITÉ DANS DES PRINCIPES SCIENTIFIQUES» :
La réception précoce de Léon Chestov en Slovénie

Le nom de Léon Chestov apparaît pour la première fois dans la presse slovène en 1925. Les critiques de l’époque se montrent réservés en particulier envers ses œuvres ayant trait à Tolstoï. Le critique de la revue littéraire catholique Dom in svet déclare ainsi que «la philosophie superficielle et la pensée journalistique de Chestov ne sont pas la voie la plus sûre vers la profondeur» (Èibej 1927: 275).1
Le premier véritable médiateur de Chestov auprès des Slovènes est Anton Ocvirk qui, dans les années 1931-1933, effectuait à Paris ses études de troisième cycle en littérature comparée. À cette époque, il a interviewé certains écrivains et philosophes connus, dont Léon Chestov qu’il a rencontré au moins quatre fois en 1932.2 La description qu’Anton Ocvirk fait du philosophe russe est la suivante:

Le visage de Léon Chestov est celui d’un ascète, d’un solitaire, d’un mystique pour qui la vie se résume à une veille au jardin de Getsémani, une attente continuelle de la dernière révélation. Ses écrits reflètent une écoute inlassable des créations souterraines de l’esprit, les longues méditations nocturnes, les aspirations ardentes et les visions, les soliloques et les mystères invisibles, l’effroi et le sentiment de désarroi face au monde visible et tangible. Sur son front ridé, dans le plis surmontant ses yeux, dans les sillons autour de ses lèvres, sur ses joues creuses et flétries, sur son visage osseux, dans ses yeux à l’éclat trouble, à demi cachés par les paupières et dont les regards semblent venir d’ailleurs, est imprimée l’obscurité de ces nuits sans sommeil, l’amertume d’une soif continuelle de vérité, de Dieu, une tristesse incompréhensible (Ocvirk 1933: 48).

Comme en témoigne sa correspondance (voir annexe), le philosophe russe alors sexagénaire recevait volontiers chez lui, à Boulogne sur Seine, le jeune intellectuel slovène dont il appréciait la grande culture. Comme nous le lisons dans une lettre, il considérait leurs conversations comme un travail : «Es ist für mich eine wirkliche Freude Sie bei der Arbeit zu sehen. Mit jeden Mal überzeuge ich mich immer mehr, dass Sie nicht nur ein Interesse, sondern auch die nöthige Begabung haben, um die Philosophie zu studieren – und so etwas begegnet man nicht oft».3
Chestov lui a exposé ses vues sur les principaux courants philosophiques européens. Il se montrait très critique à l’égard de ses contemporains français qui, selon lui, assimilaient abusivement l’histoire de la philosophie à une science, négligeant ainsi la philosophie systématique et la métaphysique. Durant ses conversations avec Ocvirk, Chestov a abordé de même les penseurs des époques antérieures. Contrairement à Arthur Schopenhauer, qui considérait que l’homme dans l’état d’extase érotique était incapable de distinguer la vraie réalité, Chestov, lui, pensait que seule l’extase permettait à l’homme de connaître la vraie réalité et d’appréhender la vérité qui lui serait autrement inaccessible. Alors que pour Søren Kierkegaard l’esprit du premier homme sommeillait, pour Chestov l’esprit de l’homme était sain et éveillé avant la connaissance du Bien et du Mal et ne s’était endormi qu’après cette révélation. La question du péché originel apparaît également lorsque Chestov explique sa réticence à l’égard de la raison et de la philosophie scientifique : «Ce n’est ni Kant ni la science qui a écrit la vraie, l’unique et la plus profonde critique de la raison pure ; celle-ci est inscrite dans la Bible, dans la parole de Dieu» (Ocvirk 1933: 55) ; ici le philosophe russe se réfère à l’arbre de la connaissance évoqué dans la genèse. Chestov a également confié à Ocvirk sa célèbre critique d’Edmund Husserl qu’il considérait par ailleurs comme la figure centrale de la philosophie du XXe siècle. À la différence de ce dernier, qui comprenait la philosophie comme une science, le penseur russe tend à prouver que la raison non seulement n’a pas un tel pouvoir, mais même entrave notre appréhension de la réalité et de Dieu.
Au cours de ses entretiens avec Ocvirk, dont l’objet d’étude était la littérature mondiale, Chestov mentionne ses analyses des grands classiques littéraires. Il s’attarde longuement attardé sur Shakespeare, auteur qu’il a déjà abordé dans son premier livre intitulé Shakespeare et son critique Brandes : «Shakespeare a pressenti qu’il ne fallait pas nous en tenir au monde objectif, à la seule réalité visible, mais qu’il fallait, au contraire, nous enfoncer toujours plus profond, dans les ténèbres des schismes intérieures. Les prises de conscience tragiques semblables à celles que nous trouvons dans les tragédies de Shakespeare sont à l’origine de toutes les révélations religieuses» (Ocvirk 1933: 50). Chestov récuse aussi les historiens de la littérature et les esthètes qui, en mettent l’accent sur la grandeur et la beauté du tragique, évitent les questions fondamentales cachées dans la tragédie. Selon lui, il vaudrait mieux parler de la laideur, de l’insignifiance et de l’horreur du tragique, que de son héroïsme et sa grandeur. Chestov comprend la tragédie comme quelque chose d’intérieur n’ayant rien à voir avec les tragédies représentées sur scène. On peut s’étonner que le philosophe russe ait si peu parlé à Ocvirk de Tolstoï et de Dostoïevski.
Chestov a également entretenu Ocvirk de la situation politique en Union soviétique. Après avoir condamné le manque de liberté religieuse et morale, il a qualifié Gorki d’»humble et servile valet du dictateur Staline» et affirmé son pessimisme face à l’avenir jugé obscur et peu réjouissant :

Je pense que la conjoncture en Russie va encore considérablement empiré […]. La situation politique actuelle est largement aussi insoutenable qu’au siècle dernier. Le pays grouille de délateurs, détectives, agitateurs et flagorneurs. Avant, on avait au moins la liberté de ne riend dire, mais maintenant il est également interdit de se taire, car le silence nous trahit ; aujourd’hui, on est contraint de s’exprimer. La Russie est passée d’un despotisme à un autre (Ocvirk 1933: 64).

Ocvirk et Chestov se sont rencontrés pour la dernière fois probablement en mai 1933. La même année, Ocvirk a publié à Ljubljana son livre Razgovori (Entretiens) où figure à la deuxième place – juste après André Gide – les conversations avec Chestov précédées d’une courte introduction. Là, Ocvirk rappelle au lecteur que Chestov est l’adversaire acharné de tous les dogmes scientifiques et vérités philosophiques. Il ajoute que sa philosophie mène de la science au mythe et à la révélation, du rationnel à l’incompréhensible. Le penseur russe a aimablement accusé réception du livre, déplorant seulement de ne pas savoir suffisamment le slovène pour pouvoir le lire et l’apprécier.4
L’entretien d’Ocvirk avec Chestov a été perçu de manière très inégale par les critiques slovènes. Tandis que Miran Jarc (1934: 49), à qui le mysticisme n’est pas étranger, réserve un accueil favorable aux pensées du philosophe ayant trait à la révélation de la vérité, Josip Vidmar (1934: 181), publiciste pro-soviétique, reste très sceptique : «Ces pensées souvent spirituelles et surprenantes proviennent-elles bien d’une passion profonde pour la vérité ou ne sont que les conjectures animées d’un esprit agité concernant une question qui l’intéresse, certes, et qui est même pour lui la chose la plus intéressante du monde ?» À la remarque où Vidmar affirme ne pas voir dans le discours de Chestov l’essentiel (la sagesse et l’expression d’une intériorité meurtrie), mais uniquement un cosmopolite habile, Ocvirk répond en objectant que le critique slovène juge sans avoir lu ou même vu un seul des ouvrages de Chestov :

Notre profond critique juge cet homme qui est peut-être le métaphysicien le plus original de notre temps, qui est connu du monde entier et qui fait l’objet de nombreuses thèses et études dans divers pays comme s’il s’agissait de quelque «hochstapler» de Ljubljana dans son genre. Vidmar peut être félicité pour son dilettantisme et son ignorance ridicules et fanfarons qui le placent au premier rang des censeurs de clochers» (Ocvirk 1934: 360).

C’est sur cette polémique que s’achève la réception de Chestov dans la presse slovène.5 Le nouveau système politique d’après-guerre, où Vidmar était une personnalité très influente, ne pouvait pas être favorable à la philosophie du dissident russe. En 1947, Frid qualifie les œuvres de Chestov de «griffonnages d’un émigré contre-révolutionnaire», s’étonnant que les existentialistes français puissent s’enthousiasmer pour une personnalité aussi sombre.
C’est donc essentiellement à Anton Ocvik que les Slovènes doivent d’avoir eu connaissance de Léon Chestov. Libéral et personnellement peu enclin au mysticisme, Ocvirk a fait ici sans aucun doute preuve d’ouverture d’esprit en respectant, appréciant et même promouvant le penseur russe sans toutefois s’identifier complètement avec sa vision du monde.6


[1] Citations traduites du slovène par Florence Gacoin-Marks.
[2] Ocvirk connaissait bien l’œuvre de Chestov. Sa bibliothèque comprenait les livres suivants : L’idée du Bien chez Tolstoï et Nietzsche, Pages choisies, Sur les Confins de la Vie et La nuit de Gethsémani.
[3] Léon Chestov: Lettre à Anton Ocvirk, 17. 5. 1932.
[4] Léon Chestov: Lettre à Anton Ocvirk, 18. 11. 1933.
[5] Il faudra attendre 1976 pour que, à l’initiative d’Andrej Capuder et dans sa traduction, la revue Znamenje publie le cours de Chestov intitulé „Kierkegaard et Dostoïevski“. Trente ans plus tard, le traducteur se rappelle les réticences du rédacteur en chef, Vekoslav Grmiè (évêque socialiste) d’alors à publier le texte d‘un dissident russe émigré.
[6] Notons que les conversations avec Chestov est l’“entretien“ ayant été le plus réimprimé. La réimpression dans l’ouvrage Miscellanea (1984) propose au lecteur un texte comportant des modifications manifestement dictées par la situation politique de l’époque : Ocvirk a supprimé l’introduction, l’épigraphe relatif à la recherche de Dieu ainsi que l’évocation de la situation en Union Sovitétique (y compris la critique de Gorki). En revanche, la réimpression dans la revue Tretji dan en 2000 reprend la version originale du texte.

Bibliographie

  • ÈIBEJ, Franjo 1927: Pregled novejše umetnostno – filozofiène literature. Dom in svet 40. 272–278.

  • FRID, J. 1947: Estetika sodobne dekadence. Mladinska revija. 287.

  • JARC, Miran 1934: Anton Ocvirk. Razgovori. Ljubljanski zvon 54. 48–51.

  • OCVIRK, Anton 1933: Razgovori. Ljubljana: Tiskovna zadruga. Slovenske poti IX/X.

  • OCVIRK, Anton 1934: Literarni diletantizem. Ljubljanski zvon 54. 359–360.

  • OCVIRK, Anton 1984: Miscellanea. Ljubljana: Državna založba Slovenije.

  • VIDMAR, Josip 1934: Anton Ocvirk. Razgovori. Sodobnost 2. 179–182.

 

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