Tone Smolej, Université de Ljubljana
«NOUS NE POUVONS PAS ENFERMER LA VÉRITÉ DANS DES
PRINCIPES SCIENTIFIQUES» :
La réception précoce de Léon Chestov en Slovénie
Le nom de Léon
Chestov apparaît pour la première fois dans la presse
slovène en 1925. Les critiques de l’époque se montrent
réservés en particulier envers ses œuvres ayant trait à
Tolstoï. Le critique de la revue littéraire catholique
Dom in svet déclare ainsi que «la philosophie
superficielle et la pensée journalistique de Chestov ne
sont pas la voie la plus sûre vers la profondeur» (Èibej
1927: 275).1
Le premier véritable médiateur de Chestov auprès des
Slovènes est Anton Ocvirk qui, dans les années
1931-1933, effectuait à Paris ses études de troisième
cycle en littérature comparée. À cette époque, il a
interviewé certains écrivains et philosophes connus,
dont Léon Chestov qu’il a rencontré au moins quatre fois
en 1932.2 La
description qu’Anton Ocvirk fait du philosophe russe est
la suivante:
Le visage de
Léon Chestov est celui d’un ascète, d’un
solitaire, d’un mystique pour qui la vie se
résume à une veille au jardin de Getsémani, une
attente continuelle de la dernière révélation.
Ses écrits reflètent une écoute inlassable des
créations souterraines de l’esprit, les longues
méditations nocturnes, les aspirations ardentes
et les visions, les soliloques et les mystères
invisibles, l’effroi et le sentiment de désarroi
face au monde visible et tangible. Sur son front
ridé, dans le plis surmontant ses yeux, dans les
sillons autour de ses lèvres, sur ses joues
creuses et flétries, sur son visage osseux, dans
ses yeux à l’éclat trouble, à demi cachés par
les paupières et dont les regards semblent venir
d’ailleurs, est imprimée l’obscurité de ces
nuits sans sommeil, l’amertume d’une soif
continuelle de vérité, de Dieu, une tristesse
incompréhensible (Ocvirk 1933: 48).
Comme en témoigne sa
correspondance (voir annexe), le philosophe russe alors
sexagénaire recevait volontiers chez lui, à Boulogne sur
Seine, le jeune intellectuel slovène dont il appréciait
la grande culture. Comme nous le lisons dans une lettre,
il considérait leurs conversations comme un travail :
«Es ist für mich eine wirkliche Freude Sie bei der
Arbeit zu sehen. Mit jeden Mal überzeuge ich mich immer
mehr, dass Sie nicht nur ein Interesse, sondern auch die
nöthige Begabung haben, um die Philosophie zu studieren
– und so etwas begegnet man nicht oft».3
Chestov lui a exposé ses vues sur les principaux
courants philosophiques européens. Il se montrait très
critique à l’égard de ses contemporains français qui,
selon lui, assimilaient abusivement l’histoire de la
philosophie à une science, négligeant ainsi la
philosophie systématique et la métaphysique. Durant ses
conversations avec Ocvirk, Chestov a abordé de même les
penseurs des époques antérieures. Contrairement à Arthur
Schopenhauer, qui considérait que l’homme dans l’état
d’extase érotique était incapable de distinguer la vraie
réalité, Chestov, lui, pensait que seule l’extase
permettait à l’homme de connaître la vraie réalité et
d’appréhender la vérité qui lui serait autrement
inaccessible. Alors que pour Søren Kierkegaard l’esprit
du premier homme sommeillait, pour Chestov l’esprit de
l’homme était sain et éveillé avant la connaissance du
Bien et du Mal et ne s’était endormi qu’après cette
révélation. La question du péché originel apparaît
également lorsque Chestov explique sa réticence à
l’égard de la raison et de la philosophie scientifique :
«Ce n’est ni Kant ni la science qui a écrit la vraie,
l’unique et la plus profonde critique de la raison pure
; celle-ci est inscrite dans la Bible, dans la parole de
Dieu» (Ocvirk 1933: 55) ; ici le philosophe russe se
réfère à l’arbre de la connaissance évoqué dans la
genèse. Chestov a également confié à Ocvirk sa célèbre
critique d’Edmund Husserl qu’il considérait par ailleurs
comme la figure centrale de la philosophie du XXe
siècle. À la différence de ce dernier, qui comprenait la
philosophie comme une science, le penseur russe tend à
prouver que la raison non seulement n’a pas un tel
pouvoir, mais même entrave notre appréhension de la
réalité et de Dieu.
Au cours de ses entretiens avec Ocvirk, dont l’objet
d’étude était la littérature mondiale, Chestov mentionne
ses analyses des grands classiques littéraires. Il
s’attarde longuement attardé sur Shakespeare, auteur
qu’il a déjà abordé dans son premier livre intitulé
Shakespeare et son critique Brandes : «Shakespeare a
pressenti qu’il ne fallait pas nous en tenir au monde
objectif, à la seule réalité visible, mais qu’il
fallait, au contraire, nous enfoncer toujours plus
profond, dans les ténèbres des schismes intérieures. Les
prises de conscience tragiques semblables à celles que
nous trouvons dans les tragédies de Shakespeare sont à
l’origine de toutes les révélations religieuses» (Ocvirk
1933: 50). Chestov récuse aussi les historiens de la
littérature et les esthètes qui, en mettent l’accent sur
la grandeur et la beauté du tragique, évitent les
questions fondamentales cachées dans la tragédie. Selon
lui, il vaudrait mieux parler de la laideur, de
l’insignifiance et de l’horreur du tragique, que de son
héroïsme et sa grandeur. Chestov comprend la tragédie
comme quelque chose d’intérieur n’ayant rien à voir avec
les tragédies représentées sur scène. On peut s’étonner
que le philosophe russe ait si peu parlé à Ocvirk de
Tolstoï et de Dostoïevski.
Chestov a également entretenu Ocvirk de la situation
politique en Union soviétique. Après avoir condamné le
manque de liberté religieuse et morale, il a qualifié
Gorki d’»humble et servile valet du dictateur Staline»
et affirmé son pessimisme face à l’avenir jugé obscur et
peu réjouissant :
Je pense que
la conjoncture en Russie va encore
considérablement empiré […]. La situation
politique actuelle est largement aussi
insoutenable qu’au siècle dernier. Le pays
grouille de délateurs, détectives, agitateurs et
flagorneurs. Avant, on avait au moins la liberté
de ne riend dire, mais maintenant il est
également interdit de se taire, car le silence
nous trahit ; aujourd’hui, on est contraint de
s’exprimer. La Russie est passée d’un despotisme
à un autre (Ocvirk 1933: 64).
Ocvirk et Chestov se
sont rencontrés pour la dernière fois probablement en
mai 1933. La même année, Ocvirk a publié à Ljubljana son
livre Razgovori (Entretiens) où figure à la
deuxième place – juste après André Gide – les
conversations avec Chestov précédées d’une courte
introduction. Là, Ocvirk rappelle au lecteur que Chestov
est l’adversaire acharné de tous les dogmes
scientifiques et vérités philosophiques. Il ajoute que
sa philosophie mène de la science au mythe et à la
révélation, du rationnel à l’incompréhensible. Le
penseur russe a aimablement accusé réception du livre,
déplorant seulement de ne pas savoir suffisamment le
slovène pour pouvoir le lire et l’apprécier.4
L’entretien d’Ocvirk avec Chestov a été perçu de manière
très inégale par les critiques slovènes. Tandis que
Miran Jarc (1934: 49), à qui le mysticisme n’est pas
étranger, réserve un accueil favorable aux pensées du
philosophe ayant trait à la révélation de la vérité,
Josip Vidmar (1934: 181), publiciste pro-soviétique,
reste très sceptique : «Ces pensées souvent spirituelles
et surprenantes proviennent-elles bien d’une passion
profonde pour la vérité ou ne sont que les conjectures
animées d’un esprit agité concernant une question qui
l’intéresse, certes, et qui est même pour lui la chose
la plus intéressante du monde ?» À la remarque où Vidmar
affirme ne pas voir dans le discours de Chestov
l’essentiel (la sagesse et l’expression d’une
intériorité meurtrie), mais uniquement un cosmopolite
habile, Ocvirk répond en objectant que le critique
slovène juge sans avoir lu ou même vu un seul des
ouvrages de Chestov :
Notre
profond critique juge cet homme qui est
peut-être le métaphysicien le plus original de
notre temps, qui est connu du monde entier et
qui fait l’objet de nombreuses thèses et études
dans divers pays comme s’il s’agissait de
quelque «hochstapler» de Ljubljana dans son
genre. Vidmar peut être félicité pour son
dilettantisme et son ignorance ridicules et
fanfarons qui le placent au premier rang des
censeurs de clochers» (Ocvirk 1934: 360).
C’est sur cette
polémique que s’achève la réception de Chestov dans la
presse slovène.5 Le
nouveau système politique d’après-guerre, où Vidmar
était une personnalité très influente, ne pouvait pas
être favorable à la philosophie du dissident russe. En
1947, Frid qualifie les œuvres de Chestov de
«griffonnages d’un émigré contre-révolutionnaire»,
s’étonnant que les existentialistes français puissent
s’enthousiasmer pour une personnalité aussi sombre.
C’est donc essentiellement à Anton Ocvik que les
Slovènes doivent d’avoir eu connaissance de Léon
Chestov. Libéral et personnellement peu enclin au
mysticisme, Ocvirk a fait ici sans aucun doute preuve
d’ouverture d’esprit en respectant, appréciant et même
promouvant le penseur russe sans toutefois s’identifier
complètement avec sa vision du monde.6
[1]
Citations traduites du slovène par Florence
Gacoin-Marks.
[2] Ocvirk connaissait bien l’œuvre de
Chestov. Sa bibliothèque comprenait les livres suivants
: L’idée du Bien chez Tolstoï et Nietzsche, Pages
choisies, Sur les Confins de la Vie et La nuit de
Gethsémani.
[3] Léon Chestov: Lettre à Anton Ocvirk,
17. 5. 1932.
[4] Léon Chestov: Lettre à Anton Ocvirk,
18. 11. 1933.
[5] Il faudra attendre 1976 pour que, à
l’initiative d’Andrej Capuder et dans sa traduction, la
revue Znamenje publie le cours de Chestov intitulé
„Kierkegaard et Dostoïevski“. Trente ans plus tard, le
traducteur se rappelle les réticences du rédacteur en
chef, Vekoslav Grmiè (évêque socialiste) d’alors à
publier le texte d‘un dissident russe émigré.
[6] Notons que les conversations avec
Chestov est l’“entretien“ ayant été le plus réimprimé.
La réimpression dans l’ouvrage Miscellanea (1984)
propose au lecteur un texte comportant des modifications
manifestement dictées par la situation politique de
l’époque : Ocvirk a supprimé l’introduction, l’épigraphe
relatif à la recherche de Dieu ainsi que l’évocation de
la situation en Union Sovitétique (y compris la critique
de Gorki). En revanche, la réimpression dans la revue
Tretji dan en 2000 reprend la version originale du
texte.
Bibliographie
ÈIBEJ, Franjo
1927: Pregled novejše umetnostno – filozofiène
literature. Dom in svet 40. 272–278.
FRID, J. 1947:
Estetika sodobne dekadence. Mladinska revija. 287.
JARC, Miran
1934: Anton Ocvirk. Razgovori. Ljubljanski zvon 54.
48–51.
OCVIRK, Anton
1933: Razgovori. Ljubljana: Tiskovna zadruga.
Slovenske poti IX/X.
OCVIRK, Anton
1934: Literarni diletantizem. Ljubljanski zvon 54.
359–360.
OCVIRK, Anton
1984: Miscellanea. Ljubljana: Državna založba
Slovenije.
VIDMAR, Josip
1934: Anton Ocvirk. Razgovori. Sodobnost 2. 179–182.